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Gangrène

 

Jonathan s’était toujours délecté de leurs joutes acharnées. Yigal, petit rond, jovial, chauve comme un œuf et lunettes à grosses montures en bout de nez. Meidan, long maigre, mèches maintenant grises mais toujours en bataille, véhément, yeux bleu clair de chouette en colère. Copains de classe, copains comme cochons, s’opposants sur tout. Cette fois-ci, le sujet de leur affrontement était bouillant chaud. Comme il se sentait lui-même à la bonne température il jeta, traitreusement, les ingrédients sur la table pour provoquer le débat.

D’une part, la réalité d’un Etat maintenant solidement établi, d’une nation maintenant devenue partie des nations du monde, intégrée, en plein cœur du Moyen-Orient, dans la normalité occidentale. Une réalité forgée sur les bases d’un système politique démocratique, à prédominance laïque, supposant l’équilibre majorité/minorités, ouverte au plus large à la loi juive du retour. D’autre part, la réalité d’un engoncement quasi centenaire dans un conflit israélo-palestinien déséquilibré, la confrontation sans fin au terrorisme, à une menace plus ou moins existentielle. Celle d’une indifférence populaire à la dérive militarisée de ‘’l’occupation’’. Celle de l’irruption d’une radicalité religieuse conquérante, venant bousculer l’ordre démocratique, dans le sillage d’une reprise de règne d’un roi politique sous contraintes multiples.

 

Réussite totale. La première explosion fut le fait d’un Meidan, instantanément sabre au clair.

Démocratie ! Laïcarde en plus ! Elle est belle cette démocratie ! Le respect du vote est bien la marque de toute démocratie, n’est-ce-pas ? Et là, il suffit que la majorité sortie des urnes, nette, sans contestation possible, ne soit pas du gré de la partie dite libérale, en fait gauchiste, défaitiste, parfois anarchiste de la population, pour entendre ses cris d’orfraie, le désastre annoncé, les appels à la résistance.  

Son partenaire de confrontation choisit, lui, justement en opposition, le registre de la modération de ton. Recouvrant, de fait, une férocité argumentaire implacable.

 -Tu as raison sur un point. Une majorité claire s’est prononcée. Enfin ! Nous extrayant de la série suicidaire et ruineuse d’élections inutiles. Mais cher ami, comment et pour quoi ? En fédérant au forceps et en entraînant dans une pluie de promesses, la part religieuse d’un pays. Pour servir les desseins d’un dirigeant historique, prêt à rien moins que contredire sa propre histoire et brader son pays pour préserver son intérêt personnel.

 – Voilà ! C’est tout-à-fait l’illustration de ce que je disais ! Je m’étonne un peu, disons à moitié, que tu rejoignes ainsi la cohorte des soi-disant défenseurs des vertus d’un pays sans foi, en vérité sans loi. Des aboyeurs systématiques, qui s’en prennent à celui qui a conduit le pays vers un succès et une position que lui envient toutes les nations du monde. Qui l’attaquent d’autant plus qu’ils n’ont aucune altérative sérieuse à opposer à la légitimité de la religion et du vrai leader politique.

Une nouvelle fois, Yigal choisit de répondre à cette autre charge avec l’apparence de la modération.

 -Je te le concèdes volontiers. La critique a priori du chef de l’opposition trahit au mieux une fascination émasculatrice, au pire un déficit de réflexion, de pensée, de capacité programmatrice. Mais, tu mets toi-même le doigt sur le phénomène catastrophique qu’on pourrait croire particulier à Israël. L’extension du rôle et de la place de la religion, du domaine privé qui doit être, par définition, son champ d’influence et d’action, au domaine de la vie collective, publique, encore plus, politique, dont par définition, elle doit être exclue.

 -Par curiosité, avant de détruire ton extrémisme doctrinaire, où donc se manifeste ce phénomène d’intrusion catastrophique de la religion en politique ?

-Regarde dans le voisinage dangereusement proche. Les Ayatollahs t’en procurent un exemple parfait. D’autant plus démonstratif qu’eux se sont attribués l’exclusivité du pouvoir. Regarde. Regarde où ceci a conduit un pays riche, cultivé, millénaire. Et je vais t’épargner de pousser ton regard un pas plus loin. Où d’autres barbus donnent à la foi l’exclusivité de la loi. Va demander aux femmes de ces pays ce qu’elles en pensent !

Le moteur à explosion rugit de nouveau.

Tu le sais très bien ! Comparaison n’est pas raison ! Les partis politiques religieux, ici, ne rêvent nullement de domination absolue ! Ils ne veulent que réveiller dans la logique et la pratique de l’action publique d’un pays juif, les réalités peu à peu oubliées de la religion juive. Rien de plus et rien de moins !

 -Rien de plus ? Mais Meidan, c’est suffisant ! Enseignement orienté, transport limité, police conditionnée, économie accordée au mystérieux principe religieux, justice subordonnée, structure et vie religieuse privilégiée, j’en passe et des meilleurs. Sans compter l’image et la vie internationale condamnées.

 -C’est de la pure carricature !

 -Et je n’en suis pas au pire. Au second phénomène. Au moins aussi catastrophique que l’autre. La relation au monde arabe. La délégitimation des minorités internes au pays d’abord. Mais encore et peut-être surtout, l’exacerbation du conflit palestinien.

-Ah, non ! Ne va pas me dire que tes amis gauchistes ont trouvé la bonne pratique de ce conflit ! Que ce nouveau gouvernement va empêcher sa solution !

Yigal savait jouer le chaud et le froid.

 -Là encore, je te l’accorde. Aucun gouvernement précédent, ni de gauche ou de droite, ni du centre, n’a trouvé la solution. C’est un cercle vicieux. Un engrenage fatal où l’occupation crée une résistance, qui génère un occupation plus sanglante, qui nourrit une résistance plus radicale, qui….. Un puit sans fond où les deux parties perdent leur âme. Mais aussi un baril de poudre. Que va faire exploser le projet d’annexion de cette Judée-Samarie que promeut le messianisme religieux.

 

Jonathan se sentit obligé de prévenir une déflagration complémentaire inévitable.

Je coupe, cria-t-il presque. Votre débat en est la preuve. Aveuglante. C’est la gangrène. Celle de la religion. Envahissant le champ de la vie publique. Celle du conflit israélo-palestinien. Pourrissant la vie des deux communautés. Auxquelles s’ajoute, cerise sur le gâteau, celle de la corruption du système politique.

Je coupe votre débat, comme devront être coupée toutes ces formes de gangrène qui mettent ce pays en danger.