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Auteur/autrice : Claude Meillet

Monsieur le marquis

 

Mieux vaut en rire que pleurer. L’adage avait inspiré la jeune anthropologue, récemment intégrée dans le groupe. Elle venait de découvrir le trésor de chansons du siècle précédent. Et par ailleurs sous le coup de l’ébranlement généré chez elle par la dernière élection, l’inspiration lui avait fait réécrire les paroles de la célèbre ‘’Madame la Marquise’’.

Ne résistant pas au plaisir du partage de ce petit plaisir, il distribua des copies du texte et proposa de le chanter en chœur. C’est ainsi que, un soir novembre 2022, sur la plage endormie, résonna un ‘’Madame la Marquise, revisité, libérateur et joyeux.

 

Allô, allô Ibib !

Quelles nouvelles ?

Au bout de deux semaines

Depuis ma résidence

Je te rappelle

Quel gouvernement tu me ramènes ?

 

Tout va très bien, Monsieur le Marquis,

Tout va très bien, tout va très bien.

Pourtant il faut, il faut que je confesse,

On déplore un petit incident :

J’ai dû taper sur les fesses

Du Moche Riche qui montrait les dents.

Mais à part ça, Monsieur le Marquis,

Tout va très bien, tout va très bien.

 

Allô, allô Ibib !

Quelles nouvelles ?

La fessée au Moche Riche !

Explique-moi,

Toi qui, rarement triche,

Comment cela s’est-il passé ?

 

Cela n’est rien, Monsieur le Marquis,

Cela n’est rien, tout va très bien.

Pourtant il faut, il faut que je reconfesse,

On déplore un rebondissement :

Il a pété les plombs,

Quand le Fils Vizir, en liesse,

Lui a fait le coup du faux jeton.

Mais, à part ça, Monsieur le Marquis,

Tout va très bien, tout va très bien.

 

Allô, allô Ibib !

Quelles nouvelles ?

Le Fils Vizir triomphe-t-il ?

Explique-moi,

Toi qui, rarement triche,

Comment cela s’est-il passé ?

 

 

Cela n’est rien, Monsieur le Marquis,

Cela n’est rien, tout va très bien.

Pourtant il faut, il faut que je t’avoue,

On déplore un empêchement.

Si le Fils Vizir était en liesse,

C’est que D. Ry, risquait plus la prison que la messe.

Mais, à part ça, Monsieur le Marquis,

Tout va très bien, tout va très bien.

 

Allô, allô Ibib !

Quelles nouvelles ?

  1. Ry est donc démonétisé !

Explique-moi,

Toi qui, rarement triche,

Comment cela est-il arrivé ?

 

Eh bien ! Voilà, Monsieur le Marquis,

Devant tous ces illuminés,

Excédé par leurs prétentions,

Je les ai laissés, eux, se dépatouiller,

J’ai, comme d’habitude, pris l’inverse direction,

Mais dans ce renversement de parti-pris,

Je me suis mis à la merci

De mes opposants du centre droit,

Qui prétendent me soumettre à leur loi,

Bien qu’à l’aise dans le balagan,

Je suis en train de porter le bonnet d’âne,

Et c’est ainsi qu’en ce moment,

Je galère pour votre nouveau gouvernement.

Mais, à part ça, Monsieur le marquis,

Tout va très bien, tout va très bien.

 

Chacun sortit de cette ludique prestation nocturne avec le sentiment d’avoir, pour cette fois, grâce au miracle de la chanson, mis à distance l’hystérie de la vie politique, au regard de chacune des vies quotidiennes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bubu Roi

 

De tout temps, Jonathan l’avait entendu se référer à ses deux maîtres révérés. La Fontaine pour la mise à nu des choses et des gens. Alfred Jarry pour la mise en dérision des fausses vertus et des fausses pensées. Cette fois-ci, pour se remettre des résultats électoraux aussi indiscutables que contraires à ses vœux, il fit appel à leur double inspiration.

Shlomo, donc, ce grand touche-à-tout, espèce de neveu de Rameau contemporain, se planta devant lui, le lendemain de ce vote, pour lui si funeste. Sans autre déclaration, il déclama, ‘’Les Grands pour la plupart, sont masques de théâtre / Leur apparence impose au vulgaire idolâtre’’. Puis, sans transition, confessant la violence du choc subit le soir précédent, à l’annonce des résultats, il proposa à Jonathan d’être à la fois le premier spectateur et le juge d’une pièce de théâtre, justement, qu’il avait fiévreusement imaginé pendant la nuit. Piégé, mais aussi intéressé et vaguement amusé, Jonathan se cala dans son divan et, royal, tapa trois fois du pied pour l’ouverture de la pièce.

 

Acte premier

-Mère Bubu : tout à ma légitime satisfaction, roi Bubu, je vous vois bien content de pouvoir, enfin, de nouveau, poser votre postérieur sur notre royal siège antérieur.

-Roi Bubu : de par ma chandelle bleue, Mère Bubu, je ne suis pas content, je rayonne.

Déchu par traitrise, trainé comme un brigand à deux agorots devant un tribunal ignorant de mon rang, mi-remis en cause par des affidés enhardis par ma semi-disgrâce, remplacé par une assemblée d’illégitimes arrogants, chassé infâmement de ma royale demeure, contraint de te réduire au silence toi-même, ma noble et très publique compagne, et notre bon fils sans peur ni lois, qu’ai-je fait, ma douce, mon exigeante égérie ?

-Mère Bubu : Je sais mon roi. Tu as, patiemment, tissé ta toile. Je connais ton cocktail. Coups de menton mussoliniens pour s’affirmer, coups tordus pour dérouter, coups de charme pour rallier comme pour débaucher, coups de dédain pour dénaturer.

-Roi Bubu :  tout juste, mère Bubu. Ajoute la touche finale ! L’art de dire.  A ce brave peuple ce qu’il veut entendre. L’ordre, la force, la propriété, le territoire, tout le territoire. Et l’art de promettre. A mes partenaires, ce qu’ils demandent. Postes, priorités, politique. La religion, toute la religion.

-Mère Bubu : garde, roi Bubu ! Le peuple, oui. Ton art réussit d’autant plus qu’il agit dans le sens du poil actuel du monde. J’entends résonner partout le ‘’à droite, toute’’. Mais, prend garde ! Toi qui te crois trop roi de droit. Le coup de la promesse vaut pour les gogos. Il marche pour ceux à qui il va comme un Gantz. Mais peut-être moins pour ceux qui pensent que le droit, c’est la Droite et pas le roi qui la dicte.

-Roi Bubu : ne crains, ma douce. Je saurai bien les décerveler. Tout comme j’ai lapidé cet impudent imposteur prétendant me remplacer ! Moi !!

-Mère Bubu : au secours ! Voilà qu’il se prend à parler en alexandrin !

 

Acte Deux

-Le Lapidé : et pourtant ! Quel bilan !! En un temps si court !!

Justice sociale ! Avec des budgets pour aides alimentaires, la prévention de la violence domestique, la revalorisation des travailleurs sociaux, des prestations vieillesse et allocations familiales, des allocations des rescapés de la shoah, pour augmenter les lits dans les hôpitaux et la construction de deux nouveaux hôpitaux, pour l’intégration des personnes handicapées…..

-Z fils : l’ignorant !

-Le Lapidé : économie ! Des réformes pour faire baisser les prix en diminuant le taux de chômage, en augmentant la concurrence, en affaiblissant les monopôles. Finance ! avec un budget, en bonne et due forme, après trois ans, trois années d’impérities, d’immobilisme, sans budget de la nation…..…..

-Z fils : le crédule !

-Le Lapidé : diplomatie : des avancées historiques, avec le sommet du Néguev pour consolider le bloc régional Israël /pays arabes et renforcer la réponse au danger iranien, l’accord maritime et économique avec le Liban, le redressement de l’image internationale d’Israël…..

-Z fils : l’ingénu !

-Le Lapidé : démocratie ! Revitalisation du statut des minorités arabes en légitimant leur participation à la gouvernance d’un pays qui est aussi le leur, en rétablissant leur citoyenneté, mise en place et en action d’un gouvernement d’union, défense de l’équilibre institutionnel entre exécutif, législatif et justice, contrôle de la place et limitation du rôle du religieux dans a vie publique nationale…..

-Z fils : ah ! Nous y voilà !! Impudent ! Et imprudent en plus !! Pauvres gobe-mouches ! Vous n’avez pas compris que là, ce n’est pas la ligne verte que vous touchiez. Mais que vous dépassiez la ligne rouge.

-Le Lapidé : et notre bilan ? Il suffit à faire passer toutes les lignes.

-Z fils : Votre bilan ? Transparent mon pauvre. Peu importe. Notre terre. Toute notre terre. A nous, peuple élu. Depuis la nuit des temps. Voilà ce qui importe. Une appartenance qui ne se partage pas. Les minorités encombrantes n’ont qu’à bien se tenir. Celles qui ne s’y tiendront pas, ont le choix. Ad patres ou aller voir ailleurs.

-Le Lapidé : rustres !

-Z fils : quant à votre bilan. Ce fameux bilan ! Tout ce qui ne convient pas au vrai droit, le droit religieux, il sera tout simplement détricoté. Justice, éducation, culture, finance, indépendance, nous, revisiterons tous vos coins et recoins.

-Le Lapidé : Aveugles ! Nous ne le connaissons que trop bien. Le roi Bubu saura bien vous réserver, comme il l’a fait pour nous, son art du retournement.

 

Acte trois

-Roi Bubu : sois rassuré, mon unique douce. Mes grands alliés se retrouvent tous heureux, tous devenus ministres. La paix intérieure est assurée. Intérieure à notre gouvernement, j’entends. Les autres, intérieure ou extérieure au pays, on verra bien. Il faut bien des priorités, indeed.

-Mère Bubu : comme tu causes bien américain, mon roi !

-Roi Bubu : bien entendu, ministres ils sont. Mais, bien entendu aussi, ministres de domaines où ils sont incompétents. Ce qui me confère la prise nécessaire sur chacun d’entre eux.

– Mère Bubu : Quel talent !

-Roi Bubu : Au Phynances, un habitué des tribunaux spécialisés. A l’intérieur, un inapte mal aimé des forces de terrain. A l’armée un va-t’en-guerre ignorant militaire. A la justice…..

-Mère Bubu : Alors, dis-moi vite. Pourquoi ce silence ? Tu sais pourtant que ce domaine est pour moi, pour nous, le plus déterminant.

– Père Bubu : aussi le plus ‘’touchy’’, comme dit mon grand ami américain. Il faut à la fois, que les apparences soient sauvegardées, et que nous sablions notre champagne en fêtant notre blanchiment.

-Z fils : ah, Bubu, roi pour les autres ! Partenaire pour moi. Je me réjouis d’avoir entendu, clandestinement j’avoue, votre déclaration. Elle me permet de jouer avec vous à la barbichette.

-Mère Bubu : Quelle barbichette ? ça n’est pas juste d’écouter aux portes du pouvoir.

Z fils : Juste. Vous avez le bon mot, mère Bubu. Votre noble époux, lui a compris. Pour que la justice réponde à vos vœux, il faudra bien que notre liberté d’action réponde aux nôtres. Ça s’appelle ‘’la barbichette’’, mère Bubu.

-Mère Bubu : Que te semble, mon roi ?

– Roi Bubu : J’ai de grands prédécesseurs, ma douce. Qui ont déjà crié, ‘’ Un cheval pour un royaume.’’ Je prends le cheval de justice !!

 

 

Un rideau virtuel tomba, pour clôturer le one man show.

Laissant du temps au temps, Jonathan commença par offrir à l’auteur-acteur un double café régénérateur. Jouer tous ces personnages, en gardant énergie et tempo, représentait, en soi, une performance physique et mentale méritoire. Qui suivait elle-même, la performance d’écriture, pas moins mobilisatrice, sans doute, d’influx neuronal. Il ne s’agissait pas, à l’évidence, de s’ériger en juge de la pièce proposée. Il fallait la prendre pour ce qu’elle était, un acte de catharsis. Libérateur d’un trop plein d’émotion. Ici, de déception. Il se contenta donc de jouer sa partition de pur copain. Tu es bien, lui dit-il, le digne fils adultérin de La Fontaine et d’Alfred Jarry. Ils seraient fiers de toi.

Gangrène

 

Jonathan s’était toujours délecté de leurs joutes acharnées. Yigal, petit rond, jovial, chauve comme un œuf et lunettes à grosses montures en bout de nez. Meidan, long maigre, mèches maintenant grises mais toujours en bataille, véhément, yeux bleu clair de chouette en colère. Copains de classe, copains comme cochons, s’opposants sur tout. Cette fois-ci, le sujet de leur affrontement était bouillant chaud. Comme il se sentait lui-même à la bonne température il jeta, traitreusement, les ingrédients sur la table pour provoquer le débat.

D’une part, la réalité d’un Etat maintenant solidement établi, d’une nation maintenant devenue partie des nations du monde, intégrée, en plein cœur du Moyen-Orient, dans la normalité occidentale. Une réalité forgée sur les bases d’un système politique démocratique, à prédominance laïque, supposant l’équilibre majorité/minorités, ouverte au plus large à la loi juive du retour. D’autre part, la réalité d’un engoncement quasi centenaire dans un conflit israélo-palestinien déséquilibré, la confrontation sans fin au terrorisme, à une menace plus ou moins existentielle. Celle d’une indifférence populaire à la dérive militarisée de ‘’l’occupation’’. Celle de l’irruption d’une radicalité religieuse conquérante, venant bousculer l’ordre démocratique, dans le sillage d’une reprise de règne d’un roi politique sous contraintes multiples.

 

Réussite totale. La première explosion fut le fait d’un Meidan, instantanément sabre au clair.

Démocratie ! Laïcarde en plus ! Elle est belle cette démocratie ! Le respect du vote est bien la marque de toute démocratie, n’est-ce-pas ? Et là, il suffit que la majorité sortie des urnes, nette, sans contestation possible, ne soit pas du gré de la partie dite libérale, en fait gauchiste, défaitiste, parfois anarchiste de la population, pour entendre ses cris d’orfraie, le désastre annoncé, les appels à la résistance.  

Son partenaire de confrontation choisit, lui, justement en opposition, le registre de la modération de ton. Recouvrant, de fait, une férocité argumentaire implacable.

 -Tu as raison sur un point. Une majorité claire s’est prononcée. Enfin ! Nous extrayant de la série suicidaire et ruineuse d’élections inutiles. Mais cher ami, comment et pour quoi ? En fédérant au forceps et en entraînant dans une pluie de promesses, la part religieuse d’un pays. Pour servir les desseins d’un dirigeant historique, prêt à rien moins que contredire sa propre histoire et brader son pays pour préserver son intérêt personnel.

 – Voilà ! C’est tout-à-fait l’illustration de ce que je disais ! Je m’étonne un peu, disons à moitié, que tu rejoignes ainsi la cohorte des soi-disant défenseurs des vertus d’un pays sans foi, en vérité sans loi. Des aboyeurs systématiques, qui s’en prennent à celui qui a conduit le pays vers un succès et une position que lui envient toutes les nations du monde. Qui l’attaquent d’autant plus qu’ils n’ont aucune altérative sérieuse à opposer à la légitimité de la religion et du vrai leader politique.

Une nouvelle fois, Yigal choisit de répondre à cette autre charge avec l’apparence de la modération.

 -Je te le concèdes volontiers. La critique a priori du chef de l’opposition trahit au mieux une fascination émasculatrice, au pire un déficit de réflexion, de pensée, de capacité programmatrice. Mais, tu mets toi-même le doigt sur le phénomène catastrophique qu’on pourrait croire particulier à Israël. L’extension du rôle et de la place de la religion, du domaine privé qui doit être, par définition, son champ d’influence et d’action, au domaine de la vie collective, publique, encore plus, politique, dont par définition, elle doit être exclue.

 -Par curiosité, avant de détruire ton extrémisme doctrinaire, où donc se manifeste ce phénomène d’intrusion catastrophique de la religion en politique ?

-Regarde dans le voisinage dangereusement proche. Les Ayatollahs t’en procurent un exemple parfait. D’autant plus démonstratif qu’eux se sont attribués l’exclusivité du pouvoir. Regarde. Regarde où ceci a conduit un pays riche, cultivé, millénaire. Et je vais t’épargner de pousser ton regard un pas plus loin. Où d’autres barbus donnent à la foi l’exclusivité de la loi. Va demander aux femmes de ces pays ce qu’elles en pensent !

Le moteur à explosion rugit de nouveau.

Tu le sais très bien ! Comparaison n’est pas raison ! Les partis politiques religieux, ici, ne rêvent nullement de domination absolue ! Ils ne veulent que réveiller dans la logique et la pratique de l’action publique d’un pays juif, les réalités peu à peu oubliées de la religion juive. Rien de plus et rien de moins !

 -Rien de plus ? Mais Meidan, c’est suffisant ! Enseignement orienté, transport limité, police conditionnée, économie accordée au mystérieux principe religieux, justice subordonnée, structure et vie religieuse privilégiée, j’en passe et des meilleurs. Sans compter l’image et la vie internationale condamnées.

 -C’est de la pure carricature !

 -Et je n’en suis pas au pire. Au second phénomène. Au moins aussi catastrophique que l’autre. La relation au monde arabe. La délégitimation des minorités internes au pays d’abord. Mais encore et peut-être surtout, l’exacerbation du conflit palestinien.

-Ah, non ! Ne va pas me dire que tes amis gauchistes ont trouvé la bonne pratique de ce conflit ! Que ce nouveau gouvernement va empêcher sa solution !

Yigal savait jouer le chaud et le froid.

 -Là encore, je te l’accorde. Aucun gouvernement précédent, ni de gauche ou de droite, ni du centre, n’a trouvé la solution. C’est un cercle vicieux. Un engrenage fatal où l’occupation crée une résistance, qui génère un occupation plus sanglante, qui nourrit une résistance plus radicale, qui….. Un puit sans fond où les deux parties perdent leur âme. Mais aussi un baril de poudre. Que va faire exploser le projet d’annexion de cette Judée-Samarie que promeut le messianisme religieux.

 

Jonathan se sentit obligé de prévenir une déflagration complémentaire inévitable.

Je coupe, cria-t-il presque. Votre débat en est la preuve. Aveuglante. C’est la gangrène. Celle de la religion. Envahissant le champ de la vie publique. Celle du conflit israélo-palestinien. Pourrissant la vie des deux communautés. Auxquelles s’ajoute, cerise sur le gâteau, celle de la corruption du système politique.

Je coupe votre débat, comme devront être coupée toutes ces formes de gangrène qui mettent ce pays en danger.

 

Aveuglement

 

Il le connaissait comme s’il l’avait fait. Copain d’enfance, ami pour la vie. Sur-actif, sur-rapide, sur-direct, sur-intelligent et….sûr de lui. De passage à Tel Aviv, en coup de vent, il l’avait appelé, Je passe ce soir, j’ai quelque chose à te dire. Dîner expédié, ils se retrouvaient donc, cafés fumants devant eux, dans le salon, Jonathan prêt à tout entendre.

Il valait mieux ! Pour commencer, il était temps, pour eux, les Israéliens, d’ouvrir les yeux. D’abord, la médiatisation. Elle mondialise les réalités et les images. Israël ne peut plus faire sa petite cuisine locale sans que le paysan du Danube, comme l’éleveur texan, comme l’étudiant d’une université anglaise, ou le fonctionnaire de l’ONU, soient au courant. Le choc des images n’est que renforcé par le poids de mots. Comme celui d’apartheid. Ensuite, la perception externe. Que les deux le veuillent ou non, Israéliens et juifs sont assimilés comme une même entité par les non-juifs. Conséquence ? Le cancer du conflit israélo-palestinien s’étend à l’ensemble de la communauté juive. Il nourrit, alimente, revigore mondialement un antisémitisme millénaire qui n’en demandait pas tant.

 

Sur sa lancée, l’implacable copain développa son implacable démonstration.

Que vous le vouliez ou non, l’important est l’image. De ce point de vue, le dégât est imparable. L’enlisement, la persistance d’une actualité de soixante-dix ans, le film permanent d’images accusatrices, la suite de chiffres effrayants de morts et blessés, l‘accumulation d’histoires tragiques. Le rapport destructeur du fort au faible. Bien entendu, les fakes news, les fausses images, les réseaux sociaux, participent allègrement à l’avalanche. C’est de bonne guerre ! Et comme si ça ne suffisait pas, d’une part, le sentiment d’un pays sous anesthésie politique, qui endort la conscience de ses citoyens et transforme une armée jadis prestigieuse en armée d’occupation. D’autre part, une classe religieuse extrémiste, déployant aussi brutalement qu’illégalement son rêve messianique. Non seulement avec la bénédiction d’autorités complices. Mais libérés prochainement de toutes contraintes par un leader politique maladroitement machiavélique. Qui verra d’ailleurs son nom salit par sa volonté de protéger sa personne.

 

Connaissant son homme, Jonathan s’abstint de commentaire, à ce stade, et attendit sagement la suite.

En amont, il y a la réalité. A laquelle se réfère, et l’on pourrait dire, s’accroche l’Etat, les Israéliens. Beaucoup de négatif. Une société palestinienne qui n’en est pas une. Effectivement duale. Situation et positions de Gaza et de la Cisjordanie différentes. Hamas, visant toujours la destruction d’Israël et Fatah, plus modéré, s’opposent politiquement. Et même militairement. Corruption généralisée et immobilisme social et politique, qui font un cocktail désastreux. Poids d’une histoire plus ou moins inventée, frustration de la Nakba, illusion d’un retour qu’on sait impossible. Haine exponentielle de l’occupant, désespoir d’une population contrôlée, sous interdictions multiples. Chômage, situations financière, économique stagnantes. Jeunesse omniprésente, désœuvrée, de plus en plus radicalisée. De l’autre côté, la tentation facilitante du statu quo, cette amplification du jusqu’au-boutisme religieux juif, le désarroi moral des militaires et policiers. Et, désolé, quoique vous en disiez, ‘’apartheid’’ vient du français ‘’à part’’. Israël crée bien, dans les territoires, une partition géographique, un système de routes sélectif, des modes de déplacement encadrés.

Un peu de positif. Le développement d’une classe moyenne palestinienne. Plus active, plus moderne, plus ambitieuse. Peut-être une amélioration du statut des femmes par l’accès à l’éducation. L’existence de collaborations sur le terrain, entre Israéliens et Palestiniens, soit entre associations, soit entre administrations, dans de nombreux domaines.

En tout état de cause, une réalité qui, sans modification spectaculaire, sans coup de tonnerre la renversant dans ses bases, ne pèse pas réellement en face du tsunami de l’image qui la recouvre.

 

Un temps de silence. Une resucée de café. Tu avais besoin à ce point, de me casser le moral ? interrogea Jonathan, plus curieux que provocateur.

La conclusion apparut. Il est vital, pas seulement bon, qu’Israël soit fort. Mais, justement, au moment où la radicalité religieuse juive risque de devenir hégémonique, de décupler la dramatique palestinienne, il est crucial de se souvenir que dans un conflit du fort au faible, la solution doit venir du fort. La communauté internationale juive a besoin de trouver là aussi, là encore, un Israël audacieux, créatif. Si le personnel politique reste englué dans ses batailles de basse terre, que se lève une personnalité issue de l’univers civil, un mâtiné de Mandela et de Sadate. Qui brise le mur.  Qui la libère de cette charge d’image négative, qu’elle supporte sans pouvoir de la réduire.

Non pas pour créer, au final, un pouvoir autonome vicié, sur le modèle iranien ou algérien. Mais, en partenariat avec les Palestiniens eux-mêmes, les communautés arabes et internationales, un pouvoir autonome associé, assoiffé de modernité, libéré de sa haine et libre de son avenir.

Pa de meilleur aveugle que celui qui ne veut rien voir, glissa son ami, pour enfoncer le clou.

 

 

 

 

 

 

 

Elections, pièges

 

En écoutant son amie lui expliquer, depuis Paris, toutes les subtilités des élections israéliennes en cours, il se dit qu’elle faisait voir les aveugles. Alors que sur place, le méli-mélo de la campagne le rendait lui, non-voyant.

Afin de faire percer chez elle une lueur de compréhension, et par la même occasion d’éclairer sa propre analyse, il lui fit une proposition a priori honnête. S’efforcer de décortiquer pour elle, sans passion, objectivement, rationnellement, la situation. En précisant que la magie particulière de la politique israélienne n’avait fait avec la campagne bis que du copier-coller de la première, heureusement en plus court.

 

La forme d’abord. Important partout, certes. Mais plus encore ici. Dans une région et dans un pays où la forme déforme allègrement.

Premier des paramètres, l’hyper personnalisation. Menée de main de maître par l’artiste du procédé, le Premier Ministre. Faisant de la politique, du pur Shakespeare. To be Bibi or to not be Bibi. Fascinant suffisamment ses opposants pour qu’ils le suivent sur ce terrain. Où, à tout coup, sa popularité, son pouvoir, sa maestria politicarde, le donnaient gagnant. Sinon….que le piège s’est refermé sur lui-même. Car, incertitude montante de la victoire, rapprochement inéluctable de la sanction juridique, le maître a progressivement perdu son sang-froid, et s’est soudain révélé fébrile, affolé, livré à tout et son contraire.

Second facteur, la foire d’empoigne. ‘’Pas original. Israël n’a pas l’exclusivité’’ l’interrompit la chère amie. Pas déstabilisé pour autant, Jonathan confirma. Le monde politique israélien sait transformer en art véritablement spécifique un phénomène effectivement général. La gauche comme la droite, les extrêmes comme le centre, tous ont arrosé de tirs plus ou moins vicieux leurs ennemis comme leurs supposés amis. Rendant des électeurs plus motivés qu’il n’y paraissait, plus éberlués qu’ils ne l’avaient jamais été.

 

‘’Bon, mais sur le fond, tout de même ?

Mis sur le gril par sa toujours charmante amie, Jonathan se lança.

L’étalage d’une formidable hypocrisie, tout d’abord. Ce fut à qui se distancierai le plus judicieusement du diable que constitue la minorité arabe israélienne. Diable que la majorité juive revendique dans les temps ordinaires comme bon dieu, fait de citoyens pleins et entiers. Hypocrisie révélatrice d’un formidable décalage entre un univers politique exclusif et une réalité v quotidienne beaucoup plus inclusive.

La mise à nue de la dichotomie séculaires/religieux.  Pour laquelle, aussi sulfureux que soit le personnage politique, le bien nommé cher homme Lieberman, la démocratie israélienne doit être reconnaissante. Son opposition, réitérée, à l’alliance avec les partis extrêmes religieux, a permis probablement un assainissement vital du système institutionnel et politique du pays.

Trou noir de débats pourtant primordiaux, sur le retournement économique et financier en cours, sur l’aggravation des inégalités sociales,  sur les dérives du système éducatif, sur le rétrécissement culturel, sur la rupture de l’équilibre justice/pouvoir. Trou noir des débats sur l’environnement, le climat, l’urbanisation…

 

 

Absence, soigneusement entretenue, de clarification sur la situation palestino/israélienne. Mort de la solution des deux Etats ? Caractère mortifère de la solution d’un seul et même Etat ? Négociations, statut quo ? Manque absolu, partagé, d’audace, d’imagination. Sur un facteur d’infection morale, psychique, pratique, de la société israélienne.

 

‘’Sur le fond comme sur la forme, tu me confirmes, reprit son amie, plus aussi charmante. Israël, c’est très mal parti.’’

Remarque qui offrit à Jonathan, un brin peut-être trop triomphant, l’occasion d’un final régénérateur. En fait, cette élection à double détente risque d’offrir au pays une double opportunité. Reprendre le récit d’une magnifique aventure, s’inscrivant dans les pas d’un idéal sioniste, s’efforçant contre aléas, vents et marées, de construire une réalité conforme aux idéaux originels. Amener une classe politique à s’inspirer d’une réalité de terrain, inventive, ouverte, animée par un courant vital, celui de la vie.

‘’Amen’’, ne put s’empêcher de conclure sa toujours vigilante amie.

Honte

 

‘’La honte ! Trop, c’est trop’’.

Le petit prof à lunettes rondes, ordinairement mesuré dans ses opinions et contrôlé dans ses expressions, explosait. ‘’Quelle comédie ! Insoutenable ! Alors que sur tous les plans, les problèmes s’aggravent !’’

Un trop plein qui débordait après avoir vu et entendu à la télévision les mauvais acteurs de cette  pièce de théâtre à répétition : les élections israéliennes.

 

Un peu éberlué malgré tout, Jonathan observa le déroulement de la scène à rôles inversés qui suivit le jaillissement soudain d’une colère irrépressible.

Car, en face du petit prof, le sanguin agent d’assurance, aux idées ordinairement aussi tranchées que leur expression était brutale, s’installa dans un mode résolument serein, sûr et apaisé.

En commençant par interroger, innocemment, ‘’Mais qu’est-ce qui te choque donc tout d’un coup, camarade ?’’

Impossible à contenir, le tsunami d’indignations se déversa alors. Qu’était-ce donc que ces pantins qui tiennent en haleine et en otage tout un pays, avec leur jeu d’hypothétiques d’alliances et de désalliances de partis, de blocs et de contre-blocs ? Avec la pantalonnade du tourniquet des hommes et des femmes, dits politiques, qui tous ne visent qu’à mettre leur auguste postérieur sur les sièges en bois des rangées à la Knesset ! Avec ce ballet insane des fameux ‘’petits partis’’ qui enfarinent les ‘’grands’’ dans leur maillage de chantages aux grosses ficelles ! Avec ces dits ‘’ chargés de constituer un gouvernement’’, que le président essaye désespérément de rendre simplement intelligents, qui se fascinent mutuellement dans un affrontement de type ‘’tu me tiens par la barbichette, le premier de nous deux…..’’ !

Après reprise de souffle, devant son interlocuteur impavide, l’indigné reprit derechef. Et encore, le pire n’est pas là ! Le pire c’est que tout ce vaudeville, tout ce petit monde, tournent autour d’un unique trou noir ! Celui du sort d’un premier ministre ! Rien de moins, rien de plus ! Va-t-il l’être ou ne pas l’être ? Quoi ? Accusé ! De corruption, de détournements et autres fariboles, rien que ça ! Lier le sort d’un pays à ça ! Quelle misère ! Mais le pire du pire n’est pas encore atteint ! Ce même premier ministre, pour sortir de son trou noir, par opportunité électorale, accuse de traîtrise un cinquième de ses citoyens ! Après les avoir giflés avec une loi qui les rétrograde en seconde division de cette citoyenneté, il les efface!

‘’Et veux-tu savoir ?’’ demanda-t-il avec un coup de menton audacieux. La honte ? Elle rejaillit sur tout le pays ! Non seulement la bataille des élections ignore l’essentiel, le vital. La pauvreté, le système éducatif, la répartition et l’équité sociale, la défense de la culture, de la justice. Le glissement économique et politique. La recherche de solutions au conflit encalminé avec les Palestiniens. Interrompre une fois pour toutes le bombardement du sud israélien. Mais dans le pays lui-même, d’où vient une demande de programme politique ? De nulle part. Les citoyens israéliens eux-mêmes sont tombés dans le trou noir !

 

L’assureur laissa s’installer une zone de silence. Astucieusement. Les dernières vagues du tsunami se résorbèrent aux pieds d’un mur de calme méritoire.

 

‘’Injustice’’. Il lança le mot sereinement mais fortement. Beaucoup plus malignement que Jonathan ne s’y attendait, il commença par concéder. Il comprenait le sentiment de honte sur le dernier point. Le manque criant de propositions, d’engagements dans des projets, constituait effectivement une lacune majeure dans un débat démocratique. L’enchainement de la critique s’en trouva plus naturel et prit une apparence d’autant plus objective. Mais, ‘’Injustice’’. Il lui apparaissait réellement abusif de vouloir généraliser en jetant la baignoire avec l’eau du bain. En vérité le rôle central du sort futur du premier ministre n’était absolument pas anecdotique. Il cristallisait un vrai choix de société. La préservation des valeurs juives contre leur dissolution dans un mixage de valeurs hétéroclites. La défense d’une société de liberté contre une société d’idéologie totalitaire. L’affirmation d’une force militaire intransigente contre une tentation de compromission militaro-politique. Le redimensionnement géographique d’un Etat israélien retrouvant sa réalité historique contre l’acquiescement à un reniement de son histoire……

 

L’accumulation litanique des arguments sonnaient peu à peu comme les notes d’une musique d’ascenseur aux oreilles de Jonathan. Il sentait avec un sentiment mêlé de honte et d’injustice, l’indifférence envahir son pouvoir d’attention.

Il finit par se demander si, au-delà de la honte et de l’injustice, la léthargie des électeurs, la vacuité du théâtre politique, ne pourraient pas être renversés par une forme musicale tout-à-fait nouvelle, résolument modernisée, du grand opéra de la démocratie électorale.

Vaste question….

Qu’il résolut de remettre à plus tard.

 

 

 

Vitesse

« Ça se précipite » lança triomphalement sa nièce préférée, en refermant «Homo Deus ». Préférée car justement, elle était seule de la nouvelle génération familiale, à dévorer bouquins après bouquins. En précisant dans son propre style littéraire, « En trois coups de cuillère à pot, on passe de Homo Sapiens à Homo Deus ! »
Jonathan se souvint qu’effectivement Yuval Noah Harari soulignait la rapidité de l’odyssée qui avait fait passer un animal insignifiant à maître de la planète. Tout en souriant intérieurement de la relativité de l’appréciation de cette jeune fille qui du haut de ses 16 ans, écrasait dans un raccourci de l’ordre de 100 000 ans, les anciens fossiles connus de son espèce avec le binoclard en jeans féru d’intelligence artificielle.
Il est vrai, se dit-il également, qu’au regard des 4 milliards d’années de constitution et d’évolution de la vie sur la terre, ces 100 000 années pour faire la peau aux Homo Abitis, Erectus et autres Néendertal, pour passer d’une boite crânienne de 600 à 1300 cm3, pour inventer le langage, dompter le feu, se livrer à l’abstraction, faisaient un peu précipitation.

 

« Tu as raison sur le fond, sinon sur la forme blagua-t-il. Je remplacerai plutôt la cuillère et le pot par la boite de Pandore. L’Homme moderne l’a ouverte et tout un nouvel univers s’en échappe précipitamment et se multiplie ».
En y réfléchissant, il n’était pas sûr que la génération d’Einstein n’avait pas confondu ouvrir une nouvelle page de la connaissance du monde avec lancer l’écriture d’un nouveau livre de l’univers. A la fin hypothétique. De trop vagues réminiscences lui revenaient à l’esprit. Le remplacement de la théorie mécaniste par la théorie électromagnétique, reléguant Newton sous son arbre. Cette notion impossible à conceptualiser de l’espace/temps, accolant l’une à l’autre les très compréhensibles notions d’espace et de temps. Ce dont il était sûr, c’est de l’enchainement des conséquences. A cadence de plus en plus accélérée, comme sa petite nièce l’avait constaté. Petite, se dit-il en passant, elle aussi plus si petite que ça ! La voiture à 100 kmh, le TGV à 300, l’avion à 1000, rendent le monde plus petit, les voyages plus faciles. Le déversement d’informations immédiates, par tous, pour tous, sur tout, rend concret, présent, le village planétaire imaginé par Mc Luhan. Le règne nouveau de la « data », « l’open source » dont lui rabattait les oreilles cet autre neveu, startuppeur dans le domaine de la santé, qui démultiplie les possibles de tous les secteurs. Le partage médiatique qui réussit à sensibiliser le fermier de la Corrèze à la procédure de l’impeachment du président américain et peut-être même un commerçant texan au Brexit européen. Les robots viennent dépeupler les usines, mais en même temps sur 400 emplois nouveaux, 150 le sont dans l’innovation. Les drones vont nous livrer nos courses et Elon Musk nous envoyer sur la lune. Sans compter l’ordinateur quantique qui va nous décortiquer, chromosome après chromosome.

Est-ce que l’image de la relativité, chère à Einstein, ça n’est pas celle de l’homme immobile dans un monde qui tourne de plus en plus vite ? Avec le sentiment qu’il n’y a pas de ralentissement possible.
Comme le lui glissa sa nièce, aussi réaliste que fataliste, « Rassures toi, on fait avec ». Illustrant à sa façon le très freudien constat que « l’enfant est le père de l’homme ». La digestion, en même temps que la gestion de ce phénomène tient en effet se dit-il, au facteur générationnel. Ce nouveau monde, en continuelle construction, est celui de ses nouveaux occupants. A la vitesse des évolutions, scientifiques, techniques, pratiques, répond la vitesse naturelle d’adaptation de ses enfants, neveux, nièces et de leurs congénères.
Pour se conforter dans un statut suffisamment protecteur, il se drapa dans la toge de celui qui en a vu d’autres et délivra faussement modestement son auguste recommandation, « Ne confondez pas vitesse et précipitation ». Ça n’était pas que la posture, cependant. Le futur accéléré ne vaudra que par la stabilité des principes humains. L’homme immobile ne doit pas sentir la terre se dérober sous ses pieds mais rester bien ancré dans le sol en mouvement qui le porte.
Opiniâtre, sa nièce poussa son avantage. « Cher oncle (il rentra la tête dans les épaules, quand elle l’appelait ainsi, le danger, habituellement se rapprochait), comment traiter ce climat et cette écologie que tu nous laisses en héritage ? » Touché, mais pas coulé, il se réfugia dans une semi- approbation. Il est en effet urgent de na pas attendre. Mais face à la complexité de la situation, il est aussi vital de programmer un éventail d’actions, du tout court terme au plus long terme.

 

Par bonté d’âme, elle voulut bien lui laisser développer sa thèse salvatrice. A la précipitation des choses, la clé est d’opposer la vitesse de l’anticipation. Pour, justement, rester maître du jeu.
Elle termina cependant, en reprenant une de ses citations favorites du général De Gaulle, détournée simplement de son sujet initial, « l’anticipation, vaste programme ».

Vérité

C’était parti d’une divergence d’opinions.
‘’Je voudrai bien que l’économie française soit aussi mal portante que l’économie allemande’’ avait rétorqué le prof d’histoire, avec véhémence, quand la jeune étudiante avait ironisé effrontément sur ‘’le hoquet final du fameux modèle teuton’’.
Sur quoi avait rebondi avec gourmandise le vétéran de la troupe, sage parmi les sages, engoncé dans son fauteuil, déclarant que toute vérité dépend de celui qui l’énonce et que le mieux était de se référer à Gabin, chantant en toute gravité ‘’Je sais, je sais que je ne sais rien’’.
Faisant exploser d’indignation le nouvel arrivant russe, tout comme son gros ventre faisait exploser ses boutons de chemise et son accent faisait rouler les ‘’R’’, ‘’Pourtant, la vérité, elle existe, nom d’une pipe !’’.

Jonathan entendit alors, avec intérêt et quelque surprise, le toujours réservé agent de banque lancer un définitif ‘’C’est l’ère du bullshit’’. Qui continua avec férocité. Les tonnes de fausses nouvelles charriées par les fameux réseaux sociaux, les tweets hallucinants d’un président du plus grand Etat du monde, le mensonge institué en règle de l’univers politique…. Les faits, on s’en fiche. Ce qui ‘’paye’’, c’est l’impression produite. Tout ceci favorisé, amplifié par l’appétit vorace, constant, des médias pour ‘’l’info’’, quelle qu’elle soit.
S’inscrivant dans ce courant vindicatif, la belle coiffeuse, toute en rondeur et en blondeur, fit franchir un palier à la discussion. Une de ses clientes lui avait expliquée, la tête couronnée de bigoudis, que le danger nouveau de notre société était la mise en cause de LA vérité. Sous prétexte que la dictature impose une vérité unique, se développait la conviction que la démocratie libérait de la contrainte de la vérité, ouvrait le champ de vérités possibles. Les plausibles deviennent vrais.
Le voisin de Jonathan, probablement stimulé par la tournure radicaliste prise par cette évaluation collective, ajouta à son tour une pierre à l’édifice. Un maxi-culte de l’ignorance est en train de s’enraciner. Les données et le savoir ne conduisent plus à la vérité. Les raisons de cette remise en cause ? Les allers et retours de la connaissance. Le vin est alternativement désigné comme bon puis mauvais pour le cœur. Le capitalisme passe de toutes les louanges à toutes les opprobres.
Sans permettre au débat de souffler un peu, la prof de yoga, confortée dans ses convictions  professionnelles, s’en prit à son ennemi personnel. Le marketing institutionnalise  le brossage dans le sens du poil. Le Père Noël n’existe pas, mais on l’exploite avec bonheur. On ne croit pas à la pub non plus, mais on la suit. Les hommes politiques deviennent des produits de consommation. Plus encore. On se protège de la vérité. ‘’Fumer tue’’ clament sur leur packaging les paquets de cigarettes. Et on tire allègrement sur son mégot.
La rafale se poursuivit. Le mensonge est accepté. La quête effrénée du bonheur pousse encore le bouchon plus loin. News = bad news. Donc on tronque l’information. Le point quasi ultime, pour ne pas dire parfait est atteint. C’est la théorie du complot. Le fameux premier pas sur la lune est une vaste escroquerie. La conquête de l’espace est, ‘’en réalité’’, un énorme, hyper sophistiqué montage audiovisuel. La CIA, le Mossad ou dieu sait qui, ont orchestré l’effondrement des tours new-yorkaises.
Jonathan se souvint de Nietzsche, Le contraire de la vérité n’est pas le mensonge, mais la conviction’’.

Il se souvint aussi de la pensée, non moins philosophique, de Coluche, Je suis ni pour ni contre, bien  au contraire.
Puis, lui aussi pris dans le tourbillon, il en vint à Hanna Arendt, se souciant de l’incapacité des gens à distinguer les faits de la fiction. Donc de cette incapacité à penser, qui ouvre la voie à la règle totalitariste.
Penser, arguer, justifier, douter, se dit-il, probablement la seule manière d’éviter ce que l’ami banquier avait, en introduction, nommé spontanément, le bullshit.

Election, piège à…..raison

La politique est, vraiment, magique !
En écoutant son amie lui expliquer, depuis Paris, toutes les subtilités des élections israéliennes en cours, il se dit qu’elle faisait voir les aveugles. Alors que sur place, le méli-mélo de la campagne le rendait lui, non-voyant.
Afin de faire percer chez elle une lueur de compréhension, et par la même occasion d’éclairer sa propre analyse, il lui fit une proposition a priori honnête. S’efforcer de décortiquer pour elle, sans passion, objectivement, rationnellement, la situation. En précisant que la magie particulière de la politique israélienne n’avait fait avec la campagne bis que du copier-coller de la première, heureusement en plus court.

La forme d’abord. Important partout, certes. Mais plus encore ici. Dans une région et dans un pays où la forme déforme allègrement.
Premier des paramètres, l’hyper personnalisation. Menée de main de maître par l’artiste du procédé, le Premier Ministre. Faisant de la politique, du pur Shakespeare. To be Bibi or to not be Bibi. Fascinant suffisamment ses opposants pour qu’ils le suivent sur ce terrain. Où, à tout coup, sa popularité, son pouvoir, sa maestria politicarde, le donnaient gagnant. Sinon….que le piège s’est refermé sur lui-même. Car, incertitude montante de la victoire, rapprochement inéluctable de la sanction juridique, le maître a progressivement perdu son sang-froid, et s’est soudain révélé fébrile, affolé, livré à tout et son contraire.
Second facteur, la foire d’empoigne. ‘’Pas original. Israël n’a pas l’exclusivité’’ l’interrompit la chère amie. Pas déstabilisé pour autant, Jonathan confirma. Le monde politique israélien sait transformer en art véritablement spécifique un phénomène effectivement général. La gauche comme la droite, les extrêmes comme le centre, tous ont arrosé de tirs plus ou moins vicieux leurs ennemis comme leurs supposés amis. Rendant des électeurs plus motivés qu’il n’y paraissait, plus éberlués qu’ils ne l’avaient jamais été.

‘’Bon, mais sur le fond, tout de même ?
Mis sur le gril par sa toujours charmante amie, Jonathan se lança.
L’étalage d’une formidable hypocrisie, tout d’abord. Ce fut à qui se distancierai le plus judicieusement du diable que constitue la minorité arabe israélienne. Diable que la majorité juive revendique dans les temps ordinaires comme bon dieu, fait de citoyens pleins et entiers. Hypocrisie révélatrice d’un formidable décalage entre un univers politique exclusif et une réalité v quotidienne beaucoup plus inclusive.
La mise à nue de la dichotomie séculaires/religieux.  Pour laquelle, aussi sulfureux que soit le personnage politique, le bien nommé cher homme Lieberman, la démocratie israélienne doit être reconnaissante. Son opposition, réitérée, à l’alliance avec les partis extrêmes religieux, a permis probablement un assainissement vital du système institutionnel et politique du pays.
Trou noir de débats pourtant primordiaux, sur le retournement économique et financier en cours, sur l’aggravation des inégalités sociales,  sur les dérives du système éducatif, sur le rétrécissement culturel, sur la rupture de l’équilibre justice/pouvoir. Trou noir des débats sur l’environnement, le climat, l’urbanisation…

Absence, soigneusement entretenue, de clarification sur la situation palestino/israélienne. Mort de la solution des deux Etats ? Caractère mortifère de la solution d’un seul et même Etat ? Négociations, statut quo ? Manque absolu, partagé, d’audace, d’imagination. Sur un facteur d’infection morale, psychique, pratique, de la société israélienne.

‘’Sur le fond comme sur la forme, tu me confirmes, reprit son amie, plus aussi charmante. Israël, c’est très mal parti.’’
Remarque qui offrit à Jonathan, un brin peut-être trop triomphant, l’occasion d’un final régénérateur. En fait, cette élection à double détente risque d’offrir au pays une double opportunité. Reprendre le récit d’une magnifique aventure, s’inscrivant dans les pas d’un idéal sioniste, s’efforçant contre aléas, vents et marées, de construire une réalité conforme aux idéaux originels. Amener une classe politique à s’inspirer d’une réalité de terrain, inventive, ouverte, animée par un courant vital, celui de la vie.
‘’Amen’’, ne put s’empêcher de conclure sa toujours vigilante amie.

Dégagisme

C’est la vie, se dit intérieurement Jonathan. Le neuf pousse l’ancien dehors. Les jeunes mettent les vieux au placard. En voyant la multitude des pancartes ‘’Dégage’’ flotter au-dessus de la marée des manifestants lors du ‘’Printemps arabe’’, il se réjouissait de voir la vie retrouvée, irriguant subitement  des sociétés figées, bloquées depuis tant et tant d’années mortes.
L’irruption surprise de cette force vitale a effectivement bouté hors de leurs palais quelques dictateurs trop bien repus. Même si l’espoir de changement politique s’est depuis rabougri.
Mais l’impulsion donnée ne fut pas que médiatique. Elle symbolisait un mouvement naturel, généralisé, de changement d’époque. ‘’Ils ne mourraient pas tous, mais tous étaient frappés’’, dit Jean de La Fontaine dans ‘’Les animaux malades de la peste’’.
Toute la société subit peu ou prou, la règle du dégagisme.

A commencer , « of course », comme disent les Britanniques, orfèvres en la matière, par le paysage politique. Et comme il faut toujours s’y attendre dans ce domaine, plutôt pour le pire que pour le meilleur. A peine sa rivale aoutée, un ineffable premier ministre de Sa Majesté, tignasse blonde en désordre, cravate de travers, s’évertue à tordre le cou de la plus vieille démocratie du monde. Tandis qu’à l’autre bout de la Méditerranée, un vieillissant inamovible premier ministre israélien multiple désespérément les coups d’estoc, populiste, nationaliste, raciste, théocratique, pour sauver une tête menacée. Et que dans le maillon dominateur de l’Europe, la forte Allemagne, l’extrême-droite ressurgit d’un passé effroyable, pas si passé que ça, en profitant d’une faiblesse soudaine des partis démocratiques.
C’est bien dans le secteur mixte du politico-économique, que le plus grand triomphe du dégagisme s’est imposé au monde. La chute du Mur de Berlin a sonné la grande fin du régime communiste. Un effondrement qui a amené l’historien Francis Fukuyama à publier un article annonçant carrément ‘’la fin de l’histoire’’. Non sans raison, admettait Jonathan, plongé dans son recensement. Le monde bipolaire disparaissait, du coup. Sauf que….. Sauf que le capitalisme, vainqueur par Ko, à son tour, quelques trente années plus tard, se voit en ligne de mire de l’infatigable dégagisme. Victime de ses excès. Trop d’inégalité, trop de mondialisation, trop de dollardisation…..Les gilets jaunes français relèvent les pancartes tombées des mains des peuples arabes.
Il avait l’impression que c’était le XXI e siècle tout entier, qui jetait au XXe siècle, l’interjection, ‘’dégage’’. Débarrasse le plancher, vieux siècle. Laisse nous nous occuper de ce que tu n’as pas su traiter. A commencer par le climat. Pleinement. De toute urgence. Contre l’avis de ce représentant d’un monde ancien, dernier des Mohicans, président tout de même de la première puissance mondiale, climatosceptique envers et contre tous. Laisse nous développer une société réellement écologiste. Laisse nous nous appuyer sur ce qui relève pour toi de l’amusement, mais qui, pour nous devient lien de culture, de partage, de confrontation pacifiste et d’échange. Le sport, la musique.
Il lui semblait aussi que l’enthousiasme du dégagisme, tout libérateur qu’il soit, portait en lui-même une autre injonction. Que cet enthousiasme faisait oublier aux porteurs de pancartes. L’obligation  de combler le vide qu’ils voulaient provoquer. Jules Renard disait que l’oiseau en cage ne sait pas qu’il ne sait pas voler. Et le philosophe, que l’oiseau qui croit pouvoir mieux voler dans le vide, ne ferait que tomber comme une pierre.
Le dégagisme, pour triompher, doit aussi devenir libérateur de créativité. Dégager ne vaut que par construire. Construire une forme d’éducation qui fait comprendre le nouveau monde, qui mêle compétition et coopération, qui ouvre et égalise. Construire un mode d’utilisation des réseaux sociaux qui se ferme à la haine et au mensonge, qui s’ouvre au vrai et à la morale. Construire le monde nouveau que le tsunami digital génère, à coup d’intelligence artificielle, d’objets connectés, d’invasion de start-ups plus inventives les unes que les autres, d’applications tous azimuts. Construire un type de pilotage régulant le phénomène irréversible de l’hyper médiatisation, permettant de le rendre plus enrichissant qu’abêtisant.

Le dégagisme, loi de vie. Après son petit tour de la question, Jonathan en était définitivement convaincu. Conforté dans son opinion par celle de Nietsche. ‘’La croyance que rien ne change provient soit d’une mauvaise vue, soit d’une mauvaise foi. La première se corrige, la seconde se combat’’.
Combattre le passé pour corriger le futur, ça lui allait pas mal.